Mixage et mastering, entretien avec Xabi Mathieu, ingénieur du son

Xabi Mathieu, ingénieur du son et fondateur du Studio de l’Etang nous a accordé un entretien. L’occasion pour nous de mieux connaître les phases de mixage et de mastering, étapes essentielles dans l’élaboration et la finalisation d’un album.

studio

– Live!! : Peux-tu nous présenter ton parcours?
– Xabi Mathieu: Comme beaucoup d’ingénieurs du son, j’ai commencé par être musicien: je suis entré au conservatoire à 4 ½ ans, jouant  du piano et du violon. Bien évidemment, j’ai ensuite voulu faire de la guitare électrique et j’ai voulu m’enregistrer. Et là je me suis dit:  » j’ai du matos qui sonne et quand je m’enregistre, ça ne marche pas! « . Il y a eu un déclic à ce moment et j’ai décidé d’apprendre comment ça marche.

xabiJ’ai donc commencé par le studio et non par la scène. J’avais alors 15 ans dans un studio de répétitions qui possédait également un petit studio d’enregistrement. J’ai longuement observé l’ingénieur du son qui y officiait et, coup de bol, l’ai remplacé à la volée lors d’une séance prévue alors qu’il était malade. Le résultat a été évidemment catastrophique mais cela m’a permis de faire d’autres séances, d’appréhender cette discipline.
Je me suis par la suite inscrit dans une école de cinéma pour élargir mes connaissances théoriques. J’y ai pratiqué d’autres disciplines que du studio musique: montage et mixage son à l’image (post-production vidéo), de la photo, du tournage. A l’issue de cette formation et fort des contacts qui j’y ai acquis, j’ai travaillé au studio Midilive à Paris, qui est l’ancien studio de Sydney Bechet notamment. J’y ai travaillé pendant 1 ½ an sur un projet de musique cubaine, une très grosse production et cela m’a mis le pied à l’étrier.
J’ai pu travailler par la suite au centre technique de Radio France et enregistrer des émissions de tous styles(variété, classique, rock, …) auprès des plus grands. Radio France est quand même une sacrée école pour le son!
Et j’ai eu la chance de rencontrer Pierre Jacquot,  un grand ingénieur du son qui a travaillé avec Ray Charles, Dee Dee Bridgewater, Catherine Lara et bien d’autres. C’est quelqu’un de vraiment adorable qui m’a emmené dans de grands studios notamment à Davout et à Plus XXX où j’ai pu faire mes armes. Et j’ai terminé mon apprentissage à Mega qui était un énorme studio.

A partir de là, j’ai essentiellement fait du mixage et monté mon premier studio en région parisienne. C’était une structure associative qui marchait très bien avec pas de mal de contrats pour des institutions notamment: pas forcément formidable au niveau artistique mais très exigeant en termes techniques. Il fallait travailler vite et bien.

Puis je suis parti de Paris et je n’ai pratiquement fait que de la sonorisation de concerts. Mon expérience studio m’a énormément apporté évidemment. On pourrait penser que la scène est un monde à part mais cela reste du son et on écoute avec les mêmes oreilles! Les outils sont globalement les mêmes aussi.
Les contraintes sont différentes en terme de délai de mise en place, de contraintes humaines… des artistes pas forcément faciles, des salles pas forcément faciles également!

Il y a tout juste un an je me suis donc remis au studio parce que cela reste pour moi l’aspect le plus créatif. C’est là où on donne vraiment sa propre touche, sa propre « patte » au son d’un disque. C’est comme pour toi en photo, les artistes ont beau être les mêmes que tes collègues vont photographier, tes photos n’en restent pas moins différentes et avec une touche qui t’est propre.
Je commence à avoir la mienne et les gens commencent à savoir que je travaille bien … donc voilà, c’est parti!

– Live!! : Justement, les voix et les instruments sont interprétés par les artistes! Sans dévoiler tes secrets de fabrication, peux-tu nous expliquer comment tu apportes ta touche personnelle à un titre?
– Xabi Mathieu: Je n’ai pas de secret! Je ne connais d’ailleurs pas d’ingénieur du son qui te dira: « non je ne vais pas te dire comment je fais cela ». Nous avons tous des oreilles et donc une manière d’entendre différente. Si j’ai un « secret », c’est celui d’avoir eu la chance d’écouter beaucoup de styles de musique différents (du classique au métal, en passant par le jazz et la chanson…). La culture musicale est l’outil de base d’un bon mixeur, selon moi.
Ce sont évidemment les artistes qui façonnent d’abord le son. La qualité des musiciens et de leur musique prend forcément une part prépondérante dans la réussite d’un disque! Le son est là à plus de 50% quand ces deux qualités sont réunies… Nous ne faisons qu’une partie mineure du travail, il ne faut pas l’oublier.
On peut être créatif dès la prise de son (on se doit de l’être même!). A partir du moment où on enregistre des artistes, c’est à partir d’un micro, puis d’un câble, d’un préampli, bref, d’une chaine d’éléments complexe et dont chaque maillon interagit avec ceux qui l’entourent! Chaque micro possède sa propre personnalité. La pièce où on enregistre est également importante: elle peut être petite, très grande, en bois, très matte en moquette, très réverbérante en marbre. Le son de la voix va être modifié par la pièce, capté par un micro, etc…. Donc déjà avec le choix du micro, son placement, la pièce, et la chaine d’éléments qui suit, on commence à façonner le son.

L’étape qui suit l’enregistrement est le mixage. C’est là où l’ingénieur du son va vraiment donner sa touche: à savoir qu’il va reprendre tout ce qui a été enregistré et va chercher à mélanger les sons. Donc du point de vue technique, il faut au moins que l’on entende bien tout ce que l’artiste a écrit et composé. C’est à cette étape que l’on commence à « nettoyer » certaines pistes et à utiliser certains outils pour façonner le son, mettre en avant l’élément que l’on sent prépondérant dans une chanson( une voix, une batterie, …) tout en l’intégrant de manière cohérente aux autres éléments. Par exemple, il ne faut pas qu’on se dise ensuite à l’écoute « on entend bien la voix mais c’est parce qu’elle est trop forte »!
Cette phase de mixage peut être assez longue: on peut passer parfois une bonne semaine sur un titre avec plus de 80 pistes à mixer! Il arrive également qu’un mixage soit repris de zéro car s’il convient à l’ingénieur du son, il ne convient pas forcément à l’artiste.

– Live!! : Comment garder une cohérence avec autant de pistes à traiter?
– Xabi Mathieu: En fait, il y a beaucoup de pistes qui ne jouent qu’à des moments précis. C’est d’ailleurs là qu’on reconnait de grands arrangeurs, cette manière de ne pas en faire trop . L’arrangement n’est pas si éloigné que ça du mixage. Les bons arrangeurs travaillent avec les musiciens et les conseillent sur le choix de tel ou tel instrument qui fait doublon avec un autre par exemple. Cette phase, qui intervient dès l’écriture musicale, et qui parfois se prolonge jusqu’au mixage, est à mon sens primordiale : Un titre bien arrangé sera facile à mixer, les éléments s’inscrivant tous dans un cadre qui leur est propre. Un mauvais arrangement sera un gros travail de mixage. Il faut savoir enlever la matière en trop pour ne garder que l’essentiel du message.
Le travail de mixage est donc grandement facilité par celui de l’arrangement du morceau: on obtient ainsi un titre cohérent avec une touche sonore qui nous est propre.

– Live!! : Vient alors l’étape du mastering. En quoi consiste-t-elle?
– Xabi Mathieu: On pense généralement qu’une fois l’étape du mixage terminée le disque est prêt et qu’il ne reste plus qu’à l’envoyer au pressage!

– Live!! : C’est justement ce que je pensais!
– Xabi Mathieu: Lorsqu’on travaille sur de longues sessions de mixage, ce n’est pas évident de garder une cohérence sur un ensemble de morceaux. Tout d’abord à cause de la fatigue auditive: après une journée de travail, même marquée par des pauses, on n’entend plus grand chose de manière objective. Je rappelle à ce titre qu’il est essentiel de travailler à un volume modéré car l’oreille va se protéger d’elle-même au-delà d’une certaine limite en bloquant certaines fréquences. Par ailleurs, d’un jour à l’autre, d’un morceau à l’autre, l’oreille « change » même si on reste dans les mêmes conditions d’écoute.
Donc, on se retrouve avec des disparités sonores entre les titres d’un album sur lequel ont travaillé les mêmes artistes, musiciens et ingénieurs du son. Sans compter que sur de grosses productions, les morceaux d’un album ne sont pas tous enregistrés et mixés au même endroit ou par les mêmes personnes. Le dernier album de Muse, qui est une « tuerie » au niveau du son, a été enregistré dans 3 ou 4 studios différents, bref c’est un grand mélange dont il faut faire un disque!
Le son peut donc être plus percussif, plus sombre ou plus clair en fonction du morceau. D’où un manque d’homogénéité ressenti à l’écoute des tous les titres d’un l’album suite à la phase de mixage.

David Mignonneau (Fergessen), Xabi Mathieu et Michaëla Chariau(Fergessen)

David Mignonneau (Fergessen), Xabi Mathieu et Michaëla Chariau(Fergessen)

Ceci étant dit, le premier travail du mastering, qui s’effectue bien sûr en collaboration avec les artistes, est de trouver un enchainement cohérent des morceaux. Un disque est une histoire: il y a donc un début, un milieu, une fin. Il faut donc un ordre qui nous donne envie d’écouter cette histoire de 10,15, 20 morceaux et non pas de zapper sur un titre en particulier.
Il va falloir ensuite ajuster les niveaux relatifs entre les morceaux de manière à ce que l’un ne soit pas plus fort qu’un autre. L’auditeur ne doit pas avoir à régler le volume durant l’écoute d’un album. Des outils nous permettent donc d’augmenter ce volume ou plus précisément de nous donner l’impression d’un volume plus fort.
Je vais parler de l’album de Fergessen que je viens de terminer pour évoquer la touche suivante à apporter au disque: il y a des morceaux qui s’enchainent avec des ambiances sonores, des paroles. C’est à ce moment-là qu’on insère les transitions entre les morceaux, toujours dans le but de raconter une histoire.

La toute dernière étape consiste à apporter une couleur sonore ainsi que du niveau au disque: les mixages écoutés tels quels paraissent beaucoup plus faibles qu’un album du commerce. On utilise donc des outils tels que des compresseurs, des égaliseurs et des limiteurs qui permettent de remonter le niveau global sans dépasser un certain seuil imposé par la norme de diffusion actuelle. Le but est d’obtenir un niveau cohérent par rapport aux autres productions et surtout cohérent entre chaque titre.

C’est l’occasion pour moi d’aborder le débat de la « course au niveau » car c’est essentiel et cela caractérise ma façon de travailler: dans les 5 dernières années, les grosses productions se sont lancées dans une espèce de course au niveau…  plus le disque sonne « fort », meilleur il est! Ce qui rend insupportable l’écoute radio notamment tellement cela fatigue l’oreille. Deux exemples me viennent à l’esprit: le dernier Metallica qui pour moi est une horreur absolue tellement tout est fort tout le temps, ainsi que l’album « Californication » des  Red Hot Chili Peppers pour les mêmes raisons…
Pour ma part, j’ai tendance à dire « revenons en arrière », à l’époque bénie des Pink Floyd, des années 70/80. Le niveau sonore était globalement moins important que les productions actuelles et la dynamique (l’écart entre les sons les plus faibles et les plus forts) nettement supérieure, l’ajustement du niveau d’écoute restant dévolu à l’amplificateur. Il en résulte un message qui respire, avec des bas niveaux, des nuances, de la vie!
Avec Fergessen, nous sommes redescendus à un niveau « normal »: le CD sonne un peu moins fort que les productions actuelles, par contre il a plus de dynamique, de nuances. Cela donne une matière à mon sens bien plus agréable à écouter.

Il faut avant tout respecter les choix artistiques tout en collant au mieux à ce que nos oreilles ont l’habitude d’entendre aujourd’hui. Notre façon d’écouter a changé: lorsqu’on écoute aujourd’hui un vieux Deep Purple ou un des tous premiers Beatles, il faut tourner le bouton de volume de moitié pour égaler le niveau d’écoute des productions actuelles!
Il faut également penser, anticiper le passage radio dont certaines stations vont compresser à nouveau le son.  Les radios du Service Public telles que FIP ou France Inter ne touchent pas au message musical
(et je les en remercie…).

Tout ceci étant fait, il ne reste donc plus qu’à envoyer le disque au pressage et le disque est fini!

– Live!! : Ce que je relève dans tes propos, c’est l’importance de l’expérience ainsi que le respect des artistes. J’imagine que la collaboration avec eux est étroite durant cette phase de mastering et qu’ils sont présents dans le studio?
– Xabi Mathieu: Pas nécessairement. Mais, par exemple, David et Michaëla (NDLR.: les membres de Fergessen) sont venus faire le mastering à mon studio. Leur présence lors de cette phase résulte d’une volonté commune de travailler ensemble, de cette culture des relations humaines qui font que l’on a des échanges beaucoup plus pertinents lorsqu’on est amenés à travailler ensemble.
Cela étant dit, il m’arrive de faire un mastering sans voir l’artiste. Je viens notamment d’en terminer un d’un artiste que je ne connais pas, que je n’ai jamais vu et que je ne rencontrerai peut-être jamais! Le travail a été extrêmement rapide: cela m’a pris 3 jours car l’album était très bien mixé. Je n’ai donc pas personnellement besoin d’avoir les artistes à mes côtés même si c’est agréable (parfois!) .

Quant à l’étape de mixage, j’aime bien travailler tout seul car c’est une étape où il y a beaucoup d’essais, de tentatives pas forcément fructueuses. Tout ce travail de recherche et de préparation n’est pas forcément facile pour les artistes et je préfère leur épargner cette étape fastidieuse au possible. Cela peut éventuellement nuire à la créativité car cela oblige l’ingénieur du son à se détacher de ce qu’il fait pour expliquer des choses pragmatiques. Cela dit, si l’artiste a vraiment une vision globale du résultat qu’il souhaite obtenir ET (chose rare) qu’il parle le langage de l’ingénieur du son, le problème ne se pose pas de la même façon.
De plus, avec le temps l’oreille se fatigue et les artistes ne comprennent pas toujours que des pauses régulières sont nécessaires. Par exemple, je m’arrête toutes les deux heures pour reposer l’oreille, ne serait-ce que 5 mn,  pour écouter le silence!

Les artistes sont évidemment présents lors de la prise de son (mais de l’autre côté de la vitre!), pas de souci non plus à ce qu’ils soient là pour le mastering mais je préfère personnellement aborder le mixage tout seul, étant bien entendu que je communique avec l’artiste dès que j’ai une version satisfaisante d’un morceau afin qu’il me laisse ses impressions, ses remarques ou la valide.

studio2– Live!! : Pour conclure, tu as créé récemment ton propre studio, ta propre structure. Peux-tu nous en dire quelques mots?
– Xabi Mathieu: C’est un choix mûrement réfléchi. J’avais créé mon premier studio sous forme d’association. Nous étions quatre et avions mis nos moyens en commun. Le studio marchait bien mais la gestion en était difficile.
J’ai coupé les ponts avec le studio, me suis orienté vers le live et passé quelques années en Argentine. A mon retour, j’ai commencé à me rééquiper et tout est revenu très vite en fait. De plus, avec les années, mon bagage culturel et musical s’est étoffé. Je suis compétent en classique comme en métal, j’écoute énormément de styles différents.

Donc, pour ne pas être bridé dans le développement de ma structure, j’ai créé le Studio de l’Étang tout simplement en tant qu’auto-entrepreneur. Cela me permet d’être sur le marché en tant que professionnel et de travailler sur des produits que l’on verra bientôt dans le commerce.

– Live!! : Merci Xabi de nous avoir accordé cet entretien très complet et de nous avoir raconté ta passion et ton métier!

Merci à: Xabi Mathieu (Studio de l’Étang)
Photos: Studio de l’Étang
Propos recueillis par: Vincent Assié pour Live!!

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